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Lettre adressée au père Patrick, étudiant haïtien présentement à Rome

Québec, le 31 janvier 2010

Cher Patrick,

Paix dans le Seigneur et Sa Mère!

Je rentre à peine de mon séjour à Haïti. Quelle expérience! Il nous fut difficile techniquement- à cause du manque d’électricité- de retransmettre nos émissions. Cependant, j’ai réalisé plusieurs entrevues que nous diffuserons cette semaine. Un univers de mouvements, de vie et de misères et, malgré tout, une Force de vivre sans pareille. Que de visages, de regards, de sourires aussi!

Nous sommes arrivés le samedi 23 janvier à Santo Domingo. Le matin tôt du 24, nous avons pris un transport en direction de Port-au-Prince: six heures de route. Rencontre de convois des institutions alimentaires qui rentraient en République Dominicaine. La frontière était bondée. Et puis, la vision de Port-au-Prince : ‘écrasée NET!’. Voilà ce que nous avons entendu sans arrêt. Un champ de ruines, des rues remplies de personnes qui vont et viennent. Des camions chargés de gens avec tout leur attirail, etc... Notre chauffeur étant dominicain et parlant espagnol, nous avons fait monter le jeune Facmel qui nous a menés chez les sœurs de Saint-François d’Assise puis conduits chez les Prêtres de Saint-Jacques (Père André le Barzic) -j’étais avec un collègue de la radio pour la technique.

La fleur du chêne, prêtres de St-JacquesLe collège des sœurs : ‘écrasé net’. “La fleur du Chêne”(maison des Prêtres de Saint-Jacques), très endommagée et perte d’un séminariste atteint à la tête. Nous avons eu un très bel accueil. Le Père Le Barzic nous a accordé tout de suite une entrevue pour la radio (tout un témoignage sur votre peuple) puis sœur  Rose-Mirta Évenou, S.F.A., sage-femme.


André Le Barzic, provincial, n’a pas voulu que nous restions là, dormir à la belle étoile, attraper leur grippe, etc... Il a écrit une lettre, ne pouvant joindre par téléphone ses confrères de Fontamara qui n’ont pas été très touchés dans leur forteresse.

On nous y a conduits et ce fut la rencontre des Pères Jean-Jacques Cabioch et du Père Georgino Rameau (qui te connait). Père Georgino RameauNous nous sommes installés là pour toute la semaine. Les prêtres âgés y résidaient et les propédeutiques (jeunes en formation) avaient été envoyés dans leur famille. Ce fut notre quartier général tissé d’amitiés ....D’autres personnes y  étaient  aussi accueillies.  

J’ai assisté à la réunion du clergé lors de laquelle chaque curé venait donner son bilan. Sauf deux paroisses, nous entendions ‘écrasée net’ ‘plate net’ et les morts, etc...Mgr Lafontant, auxiliaire, venait d’être nommé ‘administrateur apostolique’. J’ai rencontré et réalisé une entrevue avec le nonce Philippin ASOUSA. J’ai osé lui posé une question à la fin qui l’a fait craquer, lui si impassible et dominant ses émotions. Il a pleuré la mort de l’archevêque Miot au micro. Des prêtres étaient témoins. J’espère qu’ils ont vu en cet homme un cœur humain et douloureux. À cette réunion est intervenu, appuyé sur ses béquilles, le directeur de la radio diocésaine. Il a perdu deux employés. Ils désirent se relocaliser à Pétionville et recevoir du matériel de la République Dominicaine ainsi que des Philippines. Pour eux, il me semble qu’il y aura du renfort assez vite car ils ont une véritable conscience de l’urgence de rétablir les communications avec le peuple. Que dire de toutes ces sectes ‘folles’ qui hurlent dans les quartiers et annoncent des stupidités. J’ai entendu tout cela très tard le soir. Musique débridée, cris sans arrêt de ‘preachers’. Le chantier de l’Église catholique est énorme.

Père Jean-Jacques CabioshJe me suis rendu en montagne, à la paroisse Saint-Roch où le Père Cabioch est curé. Là aussi, c’était la désolation. Le presbytère : ’écrasé net’. Le Père Cabioch est entré sous les ruines. Tout le monde lui disait de ne pas y aller à cause des secousses. Je l’ai suivi pour le ramener. Il regardait tout et disait: «ah, comme c’était beau». Il était comme ailleurs... Je lui dis par deux fois: «Jean-Jacques, il faut sortir, les gens vous aiment trop!». La dernière fois,  il m’a suivi... Il ne cessait de dire de son église «comme elle était belle ». Nous y sommes entrés..., mais je ne restais pas longtemps à l’intérieur pour faire comprendre au père de ne pas y demeurer, c’était plus fort que lui.

Nous sommes allés à l’école, nous avons montés les étages, mais là encore, ceux qui l’aimaient demeuraient à l'extérieur et s’inquiétaient....J’ai vu le petit garçon de cinq ans enfoui sous les décombres le 12, délivré vivant et indemne par son père.

Je me suis rendu sur le domaine des sœurs Salésiennes. Elles ont accueillis tous ceux qu’elles pouvaient: 7000 personnes, des tentes partout, dont 450 enfants. Il y avait eu cinq naissances. Elles ont du cesser la distribution du riz à cause de la cohue. Des jeunes venaient me voir pour me demander de les emmener avec moi...J’ai pu calmer- en écoutant longuement- un éducateur spécialisé venu voir et critiquer en tant que ‘spécialiste’ la logistique et la manière de faire des sœurs ...Il est reparti comme un agneau. Ils sont tellement affamés que la raison est souffrante.

Les jeunes universitaires et la Pastorale universitaire se sont mobilisés pour aider : j’ai fait des entrevues avec eux. Certains étaient sans moral....

J’ai ressenti lors de mon séjour six secousses de manière consciente... et il y en a eu bien d’autres, mais je dormais.

La grogne des gens devant l’absence d’aide est forte. Il y a 15 000 soldats des USA et on ne les voit pas. C’est vrai. Pas de nourriture non plus. Il y a eu des tentatives de distribution alimentaire qui ont tourné en bataille. La peur s’installe aussi face à la réalité des pillards. Lors de la réunion avec les prêtres, en matinée, on est venu nous annoncer qu’on avait incendié le presbytère de la cathédrale. Ce fut un autre choc dans l’assemblée.

J’ai pensé à toi bien des fois. Continue ta route d’études. Le Seigneur te prépare à des lendemains courageux. La Lettre pastorale de l’archevêque Serge Miot datée du 4 avril 2009 ‘Ne laissons pas mourir la terre’ me semble être son testament. Il y  parle clairement du ‘péché écologique’ et stigmatise les instituions de l’État et la responsabilité de chaque citoyen. Il ne mâche pas ses mots. Ce texte est majeur et la voix de l’Église catholique d’Haïti est essentielle dans le concert de tous les intervenants pour l’avenir. Mgr Miot, dans cette lettre, est PROPHÈTE en vue de la reconstruction...

Je désirais “être avec Jésus”; je l’ai été humblement en passant par votre Galilée ‘écrasée net’. Mais le peuple est fort pour vivre. Deux soirs, le ciel était plus que menaçant. La pluie aurait été catastrophique. Je priais le chapelet dehors, implorant le Seigneur de retenir l’orage. Je rends grâce qu’il n’ait pas plu. Après ces deux soirs menaçants, le beau temps a repris sa place. L’orage aurait amené une ÉPIDÉMIE, déjà que les armées de moustiques sont en campagne. Le chapelet est pour nous, dans certaines situations, ce que la fronde fut pour David.

En aucun moment,  je n’ai eu peur, pas même avec les secousses. C’est une grâce et c’est un peu ma nature, heureusement. Je crois sincèrement que notre présence fut appréciée. Qui peut venir en pareille circonstance chez nous pour “être avec nous”? Ce ne peut être que des frères...qui nous aiment. Les entrevues permettaient aux gens de parler avec dignité et courage. Les nombreux visages que nous regardions dans les rues exprimaient l’honneur d’être reconnus. Être écouté est tellement évangélique: Dieu a tant aimé (écouté) le monde qu’Il nous a envoyé son Fils...

Les Prêtres de Saint-Jacques ont été vraiment merveilleux pour nous. Heureusement que leur humour ne manquait pas. La célébration quotidienne de l’Eucharistie, le bréviaire, les repas ensemble furent des moments fraternels qui tissent le Royaume en ce monde. Et les taquineries ne manquaient pas au menu.

Ton frère,

Denis

 

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