
Témoignage du Père Georges LESCEL,
de la Société des Prêtres de St-Jacques en Haïti
Tremblement de terre du 12 janvier 2010 à Port-au-Prince
Le 12 janvier 2010, c’est un mardi. Je suis tranquillement à ma table, à l’étage, à un mètre de la galerie extérieure. La journée s’achève dans la paix. Il fait peut être un peu chaud pour la saison -25 degrés ce matin au petit jour - maintenant il fait presque 30. Le ciel est clair, quelques nuages dans le ciel de Port-au-Prince comme souvent en pareille heure. Un couple de tourterelles roucoule dans l’amandier voisin.
16h50. Subitement tout se met à trembler. Très fortement. Je me lève en repoussant vivement ma chaise pour m’accrocher à la grille qui me sépare de la galerie. Je ne réalise pas immédiatement ce qui se passe. Je suis comme égaré. Ce tremblement! Ce roulement infini! Un instant, je songe à me jeter de l’étage. Mais le bâtiment semble solide, il résiste. Des deux mains, je tiens bon la grille et je décide d’attendre la fin du séisme tout en regardant les murs. Et subitement, c’est l’arrêt.
Je regarde la ville. Un nuage de poussière la domine. Quelques petites secondes de silence. Puis, à mesure que le nuage de poussière se dissipe, des cris s’élèvent, cris confus d’abord puis des cris perçants de personnes qui appellent au secours. Je descends l’escalier en tremblant, la peur aux reins et je retrouve les confrères déjà dehors, aussi saisis que moi.
L’immeuble, bien construit, n’a pas souffert, à peine quelques petites fissures. Combien de temps le tremblement de terre a-t-il duré? Une minute, deux minutes? Aucune idée. Son intensité? Certainement 7 sur l’échelle de Richter, mais ce n’est qu’une impression.
Nous sortons dans la rue. Quelques personnes courent. D’autres se rassemblent près du portail et restent là, pétrifiées. Elles sont sauves. Mais qu’en est-il des parents, des amis, des voisins? Chacun a son téléphone portable à l’oreille, que ce soit un Digital, un Voilà ou un Comsel. Mais les communications sont coupées. C’est l’angoisse chez les uns, la résignation chez les autres. Et le tremblement de terre n’est pas fini. Les secousses se suivent à intervalles irréguliers, entre deux et cinq minutes. Dans le carrefour, la population se rassemble, à l’écart des maisons plus ou moins ébranlées. Certains ont apporté une chaise, d’autres sont assis ou couchés à même le sol.
La nuit arrive vite en région tropicale. Ce sera notre première nuit « d’après séisme » avec un commencement de lune. Les futurs séminaristes ont leurs chaises, nous autres les retraités bénéficions de dodines (chaises à bascule) et même d’un fauteuil. Ainsi les préséances sont respectées, même dans l’adversité! Il y a aussi la famille de Borno (ancien Président d’Haïti) qui habite le bord de la mer et qui s’est réfugiée chez nous, par crainte d’un Tsunami. Ils sont cinq dont un enfant.
Certains séminaristes se mettent à compter les tremblements de terre. Les secousses ne sont pas fortes, comparées à celle de 16 h 50. Mais certaines peuvent atteindre 2 à 3 d’amplitude. Au bout d’une heure, nous en cataloguons déjà 20.
Au petit jour, il y en aura plus de 150! Malgré cela, chacun tente de trouver un brin de sommeil, emmitouflé dans un drap ou une couverture et la tête protégée du serin (humidité de l’air)
Et le jour se lève. Nous courons aux nouvelles. Nouvelles extraordinaires auxquelles nous refusons de croire, à savoir la destruction du Palais National, et de la cathédrale et la mort de l’archevêque semble se confirmer. Un ami arrive de Pétionville et me dit que c’est catastrophique. Il repart bien vite.
Vendredi 15 janvier. Deux jours sont passés. C’est vraiment catastrophique. La Croix Rouge haïtienne avance le chiffre de 50 000 morts. Mais d’après d’autres sources, il y aurait de 100 000 à 200 000 victimes. Mais le saura-t-on jamais? L’espace le plus touché est incontestablement le centre-ville, le Champs de Mars avec les bâtiments administratifs. Mais aussi Pétionville et Carrefour, la capitale en général avec les églises, les écoles et les hôpitaux. On apprendra par la suite que Léogane avec ses 200 000 habitants a été fortement touchée; on l’appellera « la ville martyre » sans oublier Jacmel sur la côte Sud de la presqu’île.
En attendant les secours et un minimum d’ordre, les magasins et les dépôts sont pillés d’autant plus que les prisons se sont écroulées et que les détenus se sont évadés. Par la radio on apprend que Obama et Sarkozy se mettent d’accord pour coordonner les secours. La France va envoyer deux bâtiments dont un navire hôpital, et les USA un porte-avion.
9h30- Deux hélicoptères des USA passent d’Est en Ouest en longeant la côte, puis survolent la ville à basse altitude. On apprend aussi par RFI que « Kouchner a accueilli 200 rescapés très éprouvés ». Je suppose que ce sont des français. Le porte-avion américain arrive dans la journée mais reste au large. On l’aperçoit sur la ligne l‘horizon. Et le concert des hélicoptères commence.
Samedi 16 janvier. J’ai pu faire un tour jusqu’à Pétionville. C’est désastreux, pire que tout ce qui a pu être raconté. Par endroits, il faut se boucher le nez tant l’air est irrespirable. On a dû brûler les cadavres dans certains carrefours ou près du cimetière. Les restes en font foi.
Mercredi 20 janvier. Le Père Yves, aumônier à l’école des Frères de la rue du Centre (FIC) nous a rejoint, les bâtiments de l’école étant détruits. Il reste encore des cadavres sous les débris.
Aujourd’hui le 23 janvier, c’est aussi l’enterrement de Mgr MIOT et de son vicaire général, devant les ruines de la cathédrale. Tous les évêques d’Haïti étaient présent et aussi quelques évêques dominicains.
Lundi 25 janvier. Une Conférence se tient à Montréal, groupant 15 pays, au chevet d’Haïti. Il est dit qu’il faudra 10 ans pour reconstruire Haïti. Le tremblement de terre a fait plus de 150 000 morts, plus de 200 000 blessés et plus de un million et demi de sans abris. Trois autres aéroports devront être construits dont deux en République Dominicaine. Les priorités concernent la construction de logements et de routes, les communications et les activités économiques. Une autre réunion devrait avoir lieu en mars prochain.
Mercredi 26 janvier. Voici 15 jours exactement que le tremblement de terre force 7.3 a eu lieu en Haïti et les secousses continuent. Des milliers de cadavres sont toujours sous les décombres. Heureusement il n’y a pas de pluie, ce qui augmenterait les risques d’épidémie. Les distributions de nourriture et d’eau ont lieu chaque jour, pas toujours dans l’ordre. L’exode vers la province continue. Haïti vit des heures terribles. Chaque famille est touchée d’une façon directe, maison détruite, un membre tué ou blessé, des jours difficiles, un avenir incertain.
Cependant, pour terminer, je voudrais faire part de la déclaration d’une jeune fille, debout devant la cathédrale en ruines : « Ce n’est pas Dieu qui nous a envoyé le tremblement de terre. Mais c’est Lui qui nous envoie la force de nous en sortir. »